Diane de Navacelle de Coubertin et Lucie LLONG devant le tableau de Pierre de Coubertin au musée du sport de Lausanne

Il y a quelques mois, à Lausanne, j’ai eu le plaisir de rencontrer pour la première fois Diane de Navacelle de Coubertin, la descendante de l’illustre Pierre de Coubertin, rénovateur des jeux Olympiques à la fin du 19ème siècle.

Son engagement pour les autres et sa volonté d’agir pour un monde meilleur et plus pacifique font de Diane de Navacelle de Coubertin, une personnalité inspirante encrée dans son temps et soucieuse de l’héritage que notre génération laissera à ses enfants et aux générations à venir.

Un grand merci Diane pour ta confiance et d’avoir accepté de partager ton histoire, tes croyances dans cet interview que j’ai eu beaucoup de plaisir à réaliser.

L'interview de Diane de Navacelle de Coubertin

L'interview de Diane de Navacelle de coubertin

Diane, je te remercie d’avoir accepté de répondre à mes questions et en guise d’introduction, pourrais-tu te présenter et quel est ton lien avec le Baron Pierre de Coubertin?

Je suis une descendante de Pierre de Coubertin, la 4ème génération après lui. Je suis franco-américaine et j’ai donc eu la chance d’être élevée dans un environnement multiculturel, ce qui m’a donné très tôt une ouverture aux autres et cela a énormément joué dans ma construction. D’ailleurs, cette ouverture et la rencontre de nouvelles cultures font partie des valeurs importantes des JO modernes créés par Pierre.

J’ai passé mon baccalauréat en France suivi de 4 ans d’étude à New York à la Parsons School of design dont je suis diplômée en orfèvrerie, bijouterie et joaillerie. Je suis aussi formée en ébénisterie et en soufflage de verre car j’adore travailler les matériaux.

Rentrée en France, j’ai créé mon entreprise en bijouterie-joaillerie que j’ai développé pendant une quinzaine d’années. C’est une très belle 1ère partie de vie créative et artistique après laquelle j’ai eu envie de renouveau et de nouveaux projets.

Cette période coïncide aussi avec la passation de l’héritage familiale de la génération de papa à ma génération. A la 4e génération, nous sommes une trentaine et c’est pour cela que nous avons créé l’association familiale Pierre de Coubertin en 2016. L’idée était de rassembler et de donner la possibilité à ceux qui le souhaiteraient, de s’investir dans la transmission de l’héritage de Pierre, de l’Olympisme et de ses valeurs. C’est là que commence la 2ème partie de ma vie puisque j’ai choisi de m’engager dans cet héritage et je suis également professeure d’anglais dans une école d’audiovisuelle à Paris depuis 5 ans et sculptrice depuis 2020. 

L'héritage de Pierre de Coubertin

Si mon père et mon oncle ont été les ambassadeurs de la famille aux JO de Rio en 2016, ma sœur et moi sommes allées la représenter pour la 1ère fois aux JO de PyeongChang en 2018. Toute ma vie, j’avais entendu parler d’Olympisme et des Jeux, ce 1er grand bain fut pour moi une révélation donnant vie à tout ce que je connaissais en théorie.

Etre garante et transmettre la pensée de Pierre sont les fondements de mon engagement et j’ai aussi choisi de m’investir dans l’éducation, les arts et la culture. Ce choix rejoint la vision de Pierre qui souhaitait démocratiser et rendre le sport accessible à tous. C’était pour lui une démarche pédagogique et un moyen d’éducation ludique, complémentaire au côté intellectuel de la scolarité française.

Merci Diane, tu as déjà basculé sur ma 2ème question, qui concernait l’héritage de ton ancêtre le Baron Pierre de Coubertin, tu l’as évoqué au travers de l’éducation, des valeurs et du mouvement Olympique, est-ce que tu verrais d’autres idées essentielles associées à son héritage?

L’Olympisme et la culture sont 2 notions fondamentalement liées depuis les Jeux Antiques et que Pierre a souhaité garder en créant les JO modernes. En les faisant voyager, il permet aux cultures de se découvrir. Les jeux Olympiques et le sport facilitent ces rencontres et mettent en lumière les différences, les similitudes entre les peuples pour créer des liens. La culture d’un pays s’exprime souvent par les arts et permettent de mieux la comprendre. Comme le sport, les arts sont un moyen de transmettre un message universel.

Partager cette culture et inviter des visiteurs du monde entier à la découvrir est une richesse énorme. Elle peut contribuer dans une certaine mesure à des rapprochements et à la paix dans le monde. Cela peut paraitre utopique mais je suis convaincue qu’au lieu de laisser son esprit rempli de préjugés et d’aprioris, la culture et les rencontres montrent souvent que la discussion est possible. Nous ne sommes peut-être pas si différents et qu’avant de se faire la guerre, se parler est certainement la 1ère étape d’une autre solution plus pacifique.

TRANSMISSION & EDUCATION

&

CULTURE & ARTS

Un beau message d’espoir et de paix, tu incarnes les valeurs de l’Olympisme par ce discours sincère et bienveillant, un bien beau discours auquel je ne peux qu’adhérer.

Ces mots ont du sens pour moi, j’ai la chance et effectivement c’est de la chance, d’avoir un ancêtre visionnaire et avant-gardiste. Il a aussi été un homme de son époque avec une vision du monde différente de la nôtre. J’ai la possibilité grâce à mon nom d’être une voix pour véhiculer un message d’unité, de paix et d’espoir pour les générations à venir et l’humanité dans son ensemble.

Ce message d’unité et de paix étaient très importants pour Pierre en son temps et restent toujours d’actualité dans le monde d’aujourd’hui. C’est certainement pour cela que les JO qui incarnent cette volonté d’unité, existent encore de nos jours. 

Les valeurs des JO restent présentes dans notre société comme elles devaient l’être à la fin du XIXème siècle. D’autres personnes aussi inspirées par la Grèce antique avaient tenté de recréer les JO, sans succès, pourquoi Pierre a-t-il-réussi là où d’autres avaient échoué avant lui?

Portrait du Baron Pierre de Coubertin (CC)

La première chose, il faut en être convaincu et Pierre de Coubertin l’était totalement. Il était intimement persuadé de l’intérêt éducatif et culturel du sport pour la société et l’humanité. Il croyait fermement que le sport pouvait transcender les frontières, les barrières sociales et les différences culturelles. Comme évoqué précédemment , tout cela avait le pouvoir de rapprocher les peuples et de favoriser la compréhension mutuelle comme évoqué précédemment. Il considérait les Jeux Olympiques comme une plateforme unique pour promouvoir ces idées et pour donner un sens concret à des valeurs universelles telles que le fair-play, l’excellence, l’amitié et le respect. Une vraie démarche altruiste. 

La deuxième, malgré de nombreux revers et échecs initiaux, Pierre n’a jamais abandonné. Sa conviction inébranlable dans la vision qu’il avait pour les Jeux Olympiques l’a poussé à persévérer et à surmonter les obstacles qui se dressaient sur son chemin. Il a transformé ses échecs en opportunités d’apprentissage. A l’image d’un athlète de haut-niveau, Il a utilisé chaque défi et difficultés rencontrées comme un tremplin pour se rapprocher de son objectif ultime et finalement réussir.

Cette volonté de fer et cette conviction devenue une obsession étaient ses forces motrice dans son dévouement absolu envers la cause des Jeux Olympiques. Il a consacré sa vie entière à ce projet monumental, investissant non seulement son temps et son énergie, mais aussi sa propre fortune ainsi que celle de sa femme. 

Citius – Altius – Fortius

Plus vite, plus haut, plus fort.

Devise Olympique par le Baron Pierre de Coubertin

Peu de personnes le savent, Pierre de Coubertin a terminé sa vie un peu tristement ruiné après avoir tout dépensé pour que les jeux renaissent. S’il croyait absolument à ce projet et aux bienfaits de JO pour l’humanité, il a également eu la chance, en plus de son inébranlable, de bénéficier de conditions favorables qui ont contribué à la réalisation de son projet. Peut-être l’époque et un timing opportun ont joué un rôle crucial dans son aboutissement.

Enfin, Il a réussi à mobiliser des personnes influentes et à obtenir un soutien international, concrétisant ainsi les Jeux Olympiques modernes. Ses réseaux et les personnes qui l’ont entouré ont joué un rôle essentiel. Malgré les obstacles et les nombreuses défections, certaines personnes l’ont soutenu, créant une alchimie qui a permis la résurrection durable des Jeux. Leur contribution a été déterminante dans le succès de son entreprise inclusive dans le contexte sociétal du XIXème siècle et dans la transmission de cet héritage aux générations futures. 

La place de la femme au 19ème siècle

 

La place de la femme dans la socièté est l’une des questions importantes associées à cet héritage. Dans sa démarche de rénovation, Pierre de Coubertin a évité de tout révolutionner d’un coup, il a posé les premiers jalons pour des évolutions ultérieures. Il est parfois considéré comme un homme misogyne suite à des paroles prononcées il y a 125 ans, comme lorsqu’il considérait que la participation des femmes aux Jeux n’était pas une priorité. Si avec notre regard de 2023, nous percevons ces propos comme inacceptables et discriminatoires, il est essentiel de les recontextualiser et de comprendre son époque. Le devoir de transmission dont ma famille et moi sommes les garants est adapter cet héritage aux évolutions sociétales actuelles. C’est dans cette perspective que je travaille, en utilisant les arts et le sport pour transmettre un message audible, en intégrant l’évolution des mentalités et en adaptant cet héritage à notre temps.

 

Tennis féminin à l'ancienne

Pour renforcer mon propos, les phrases sorties de leur contexte peuvent parfois choquer l’opinion publique. La place des femmes, du handicap et de l’environnement sont des sujets importants pour moi, mais en 1890, ils n’étaient certainement pas d’actualité dans une société inégalitaire, dominée par les hommes et portée par l’industrialisation. J’aurais aimé rencontrer Pierre de Coubertin et lui poser tant de questions à ces sujets. 

Bien évidemment, il était influencé par son époque concernant les femmes. Il considérait que les femmes ne pouvait pas participer aux Jeux, entre autre pour des raisons des normes vestimentaires et de perception du corps. En effet, les femmes étaient censées ne montrer ni leurs jambes ni leurs bras, rendant difficile voire inappropriée la pratique de certains activités sportives comme l’athlétisme. Par exemple, les femmes à cette époque jouaient au tennis en robe longue, j’ai vraiment du mal à m’imaginer jouer en robe mais ce rappel permet de mieux comprendre le contexte sociétal dans lequel les Jeux ont été rénovés. 

Toutefois, je suis convaincu qu’une part de lui rêvait d’un monde plus égalitaire. Il était conscient des contraintes politiques et financières, et autoriser la participation des femmes contre l’opinion publique aurait pu compromettre la rénovation des Jeux. Malgré cela, en 1900, alors qu’il a les pleins pouvoirs dans l’organisation des Jeux, il permet à 22 femmes de participer aux JO de Paris (les 2ème Olympiades), témoignant de sa vision progressiste, égalitaire et universelle. Pierre de Coubertin était un homme en avance sur son temps, aspirant à un monde meilleur dans une société bien différente de la nôtre.  

Tu disais précédemment que tes 3 sujets de prédilection étaient donc la place de la femme, la situation du handicap et l’environnement, peut-on dire que ces 3 sujets sont les missions que tu assumes au sein du CIO?

Sport féminin

Handisport

Environnement

Non, je n’ai pas officiellement reçu de missions spécifiques de la part du CIO sur ces sujets. J’ai pourtant choisi en tant qu’ambassadrice de l’olympisme, de représenter une société avec des considérations et des priorités différentes de celle de Pierre. Je m’efforce, avec mes moyens, mes valeurs et mes croyances, de faire évoluer les mentalités et l’engagement sur ces trois sujets et sur de nombreux autres.

Le handicap est l’un de ces sujets importants. Un athlète, qu’il soit en situation de handicap ou non, reste avant tout un athlète. Les compétences et les réalisations d’une personne ne devraient pas être influencées par cela. L’effort, le travail, la détermination et le combat quotidien pour améliorer ses performances sont les mêmes, que l’on soit un athlète paralympique ou olympique.

Tous les athlètes paralympiques et olympiques que j’ai pu rencontrer incarnent effectivement tous les mêmes valeurs, des modèles d’engagement et de détermination, je ne peux qu’adhérer à ce discours. Comment portes-tu ces sujets que nous avons évoqué sur le terrain?

Nous entretenons une relation de travail étroite avec le CIO, répondant à leurs besoins et demandes. Cependant, notre principale mission consiste à préserver et transmettre les valeurs fondamentales de l’olympisme et de son histoire. En tant que famille, notre premier rôle auprès du CIO est de garantir ces valeurs.

Par ailleurs, mes cousins et moi-même sommes des ambassadeurs de l’olympisme, portant cette responsabilité en raison de notre nom et de la confiance que le CIO nous accorde. En tant que femme engagée sur le terrain, je m’efforce de promouvoir les valeurs auxquelles je crois, telles que la paix et l’espoir. Un exemple concret en est mon récent voyage en Ukraine en décembre 2022, où j’ai participé aux Cool Games, une compétition ludique et sportive réunissant des enfants de toutes les régions du pays. C’était pour moi une façon de transmettre un message puissant à des enfants profondément affectés par la guerre, notamment ceux de Nikopol et de Kherson, des villes situées en plein cœur de la zone de conflit.

Quel était l’état d’esprit de ces enfants ?

Lors de cette rencontre, nous avons cherché à redonner aux enfants le sentiment de ce que devrait être une vie d’enfant, en les éloignant de la réalité de la guerre à laquelle ils sont confrontés depuis plusieurs mois. Malgré les pertes de proches, la destruction de leurs maisons et de leurs écoles, leur vie est loin de l’innocence que connaît habituellement un enfant, ponctuée par les alertes et les risques de bombardement. J’ai moi-même fait l’expérience de cette réalité lors du deuxième jour de mon voyage, une expérience assez particulière pour moi. Malgré cela, j’ai pu constater leur résilience et leur courage exceptionnels face à une situation que nous avons essayé de leur faire oublier pendant quelques jours.

En plus des activités sportives, nous avons créé collectivement une œuvre autour de la colombe, symbole universel de la paix. Les sourires et les moments de partage restent gravés dans ma mémoire. Nous avons également planté un arbre, un autre symbole de paix et d’universalité, tout en communiquant un message d’espoir et une volonté commune de retrouver un monde plus pacifique.

Comme je te l’ai mentionné, j’essaie d’agir sur le terrain en incarnant les valeurs de l’olympisme.

Le monde a besoin de messages d’espoir aujourd’hui comme à l’époque de Pierre, j’admire ce travail difficile et je comprends bien le sens de tes actions, mais je m’interroge, quel regard porterait-il sur cette 33ème édition des JO de retour à Paris ?

art tableau sport jeux olympiques jo Paris 2024 : peinture sur toile de 17 sports comme le beach volley, plongeon, natation, escrime, vélo, boxe, judo, athlétisme, tir à l'arc, équitation, saut de haies, gymnastique, saut à la perche, basket ball, handball, aviron et relais

Je suis convaincu qu’il serait à la fois amusé et profondément heureux de constater que les Jeux olympiques continuent d’exister, de vivre et de susciter l’enthousiasme de nombreuses personnes. Il serait certainement curieux des évolutions survenues.

En revanche, il serait fier de constater que les Jeux sont devenus ouverts à tous, à une échelle qu’il n’aurait jamais pu imaginer dans son idée de démocratiser le sport et de le rendre accessible à tous. Il a toujours cru que le sport pouvait apporter des bienfaits à chacun. Il serait également fier de voir les Jeux revenir à Paris, 100 ans plus tard, un symbole magnifique.

Étant un homme curieux, il serait certainement émerveillé par les avancées technologiques et les possibilités créatives offertes aujourd’hui, qui étaient inimaginables à son époque. Toutefois, en tant qu’homme de projets, il porterait également un regard critique sur l’institution et les orientations prises, réfléchissant aux ajustements possibles pour faire évoluer cette immense machine qu’est devenue les Jeux olympiques.

Je te suis profondément reconnaissante pour le temps que tu m’as accordé malgré mes nombreuses activités. Tes mots sincères et authentiques me touchent particulièrement. Ce discours, tu as su le transformer en actes et actions concrètes au service des enfants, des minorités et de ceux qui peuvent en avoir besoin en digne héritière de la vision humanisme de ton ancêtre, le baron Pierre de Coubertin.